Né au cœur du bourg, au 5 place du Marché, René Kuder appartient à ces figures qui façonnent l’identité d’un territoire. Peintre, illustrateur, aquarelliste, maître verrier, il a su capter l’âme des hommes et des paysages de la vallée.
À travers ses œuvres, c’est toute une époque qui s’exprime : celle des paysans rentrant le foin, des lavandières au lavoir, des réfugiés jetés sur les routes de l’exil, mais aussi celle d’une foi profondément humaine et d’un attachement viscéral à la terre natale.
Des racines villoises profondément ancrées
René Kuder naît le 23 novembre 1882 à Villé. Il est le fils d’Aloyse Kuder, tourneur sur bois et vigneron, descendant d’une ancienne famille villoise, et de Stéphanie Disch. La maison familiale, située rue du Général-Leclerc (anciennement Hintergass), est le berceau de son enfance.
Son père, homme cultivé, féru d’histoire et ardent républicain, joue un rôle déterminant dans sa formation intellectuelle. À cette influence familiale s’ajoute celle de son instituteur, Monsieur Bittinger, qui décèle chez l’enfant un talent précoce pour le dessin et l’encourage à suivre sa vocation artistique.
Son enfance est marquée par une épreuve : devenu temporairement aveugle à la suite d’une maladie, il retrouve la vue.
Une vocation affirmée envers et contre tout
À la fin de sa scolarité, son père souhaite le voir embrasser un métier artisanal. Pendant plus de trois ans, René apprend le métier de tourneur sur bois tout en consacrant ses loisirs à la lecture et à la peinture. Mais son désir de devenir artiste est plus fort.
En 1899, il entre à l’École des Arts Décoratifs de Strasbourg. Son talent est rapidement reconnu : il obtient une bourse de la Ville de Strasbourg pour poursuivre ses études à la Kunstakademie de Munich en 1905.
À Munich, il fréquente notamment l’atelier de Martin Feuerstein, originaire de Barr et titulaire de la chaire d’art religieux. Cette période est décisive. Son orientation vers les sujets religieux s’affirme et il reçoit la Grande médaille d’argent de l’Académie. Il y rencontre également Mathilde Vollmair, qu’il épouse.
René Kuder fait partie de cette dernière génération d’artistes alsaciens à avoir bénéficié d’un double apprentissage, strasbourgeois et munichois, qui marque profondément son style.
Peindre l’homme avant tout
Comprendre l’art de René Kuder, c’est comprendre son humanisme. Chez lui, l’ouverture d’esprit, les convictions républicaines et la foi chrétienne ne s’opposent pas : elles se complètent.
Il peint les hommes et les femmes au travail : paysans, lavandières, ouvriers. Il est proche de ces figures simples, qu’il représente avec dignité et vérité. Ses saints et ses disciples ne sont pas des figures idéalisées : ils portent les traits des habitants de Villé. Derrière Dieu, c’est l’âme humaine qu’il cherche.
En 1912, une scène de lavoir réalisée à Villé, au lieu-dit « Unter’em Schopff », lui apporte une première reconnaissance. Envoyée à Leipzig pour un concours organisé par la revue Die Woche, l’œuvre est remarquée par un jury présidé par Max Liebermann. Il obtient le second prix. L’œuvre est exposée à Strasbourg et assoit sa notoriété.
Dans ses différentes versions des Lavandières, on observe déjà sa capacité à faire évoluer l’atmosphère : d’une scène communautaire presque légère à une représentation plus introspective où chaque femme semble absorbée dans ses pensées.
La vallée de Villé, muse et matrice
Pour René Kuder, le paysage n’est jamais un simple décor. La vallée de Villé est une composante de sa personnalité.
Sa peinture traduit presque les odeurs de la terre, sa terre. Il ne peint pas seulement ce qu’il voit : il peint ce qu’il ressent.
Un artiste reconnu au-delà de l’Alsace
Dès 1912, il expose à Strasbourg. Sa carrière prend de l’ampleur dans l’entre-deux-guerres. Il réalise des vitraux et des peintures murales, notamment à l’église de Maisonsgoutte. Il participe au Salon des Artistes Français, où il obtient une médaille de bronze en 1924, une médaille d’or en 1932, puis le statut Hors-concours.
En 1934, il reçoit le Prix Rosa Bonheur pour une composition animalière, témoignant de sa parfaite connaissance de l’anatomie, acquise dès l’enfance au contact des animaux.
Il expose à Strasbourg, Mulhouse, mais aussi à l’étranger : Anvers, Baden-Baden, Chicago, Londres. En 1937, il participe à l’Exposition universelle de Paris pour le Pavillon d’Alsace.
Après la Seconde Guerre mondiale, il réalise un ensemble remarquable de vitraux à Lutterbach et illustre des ouvrages prestigieux, dont « Les Ponts de Paris » d’Henri Troyat et « Versailles » de Jean de La Varende. Il expose également à Paris, chez Durand-Ruel.
L’épreuve de l’exil et de la guerre
En 1939, la famille est évacuée à Clermont-Ferrand. La lumière d’Auvergne le bouleverse : trop forte, presque aveuglante, elle l’empêche de peindre pendant plusieurs mois. Lorsqu’il reprend ses pinceaux, ses aquarelles deviennent plus claires, comme transformées par cette nouvelle atmosphère.
La guerre frappe durement sa famille. Sa fille aînée, Stéphanie, engagée dans la Résistance, est arrêtée lors de la rafle de l’Université de Clermont-Ferrand le 25 novembre 1943. Elle est déportée à Ravensbrück, puis transférée à Hannover et Bergen-Belsen. Cette tragédie marque profondément l’artiste.
Malgré les épreuves, il reprend son activité après-guerre avec la même exigence et la même fidélité à ses valeurs.
Un homme de principes… et d’humour
L’œuvre de René Kuder, ancrée dans les valeurs chrétiennes et le travail, pourrait laisser imaginer une personnalité austère. Ceux qui l’ont connu évoquent pourtant un homme jovial, attaché aux règles de la vie en société mais doté d’un réel sens de l’humour, perceptible dans certains de ses dessins et illustrations.
Il décède à Strasbourg en 1962. Depuis, plusieurs expositions rétrospectives, notamment à Villé, ont permis de redécouvrir l’ampleur de son œuvre et de mesurer l’héritage laissé à notre territoire.
Son œuvre est un témoignage précieux : celui d’un artiste qui a su unir foi, humanisme et amour de la terre. En peignant les habitants de Villé, leurs gestes quotidiens, leurs paysages, il a inscrit la vallée dans l’histoire de l’art alsacien.