C’est après douze années passées dans le soin que Virginie Fiori a choisi de changer de trajectoire. Infirmière, puis cadre de santé, le contact humain était au cœur de son métier, tout comme l’approche globale du patient. Pourtant, quelque chose ne résonnait plus totalement avec ses valeurs profondes.
Un CDD arrivé à son terme lui permet de se recentrer sur ce qu’elle a réellement envie de faire.Toujours créative, mais ayant choisi ses études« là où il y avait des débouchés », elle n’avait jamais pleinement exploré cette part d’elle-même. L’artisanat s’est alors imposé comme une évidence. Virginie se forme seule, accompagnée par la Chambre des Métiers, apprend et consolide les bases administratives qu’elle maîtrisait déjà grâce à ses expériences passées, structure son projet. Très vite, elle comprend que l’artisanat ne se résume pas à créer : c’est quinze métiers en un.
En juillet 2021, Suzanne et Moi voit le jour.Pourquoi Suzanne ? Parce que ce prénom ancien évoque une amie de sa grand-mère qui l’a gardée enfant. Parce qu’il sonne d’un autre temps. Parce qu’il parle d’enfance, de douceur et de transmission. Trouver un nom fut l’une des étapes les plus délicates. Trop long, trop moderne, trop descriptif… rien ne convenait. Suzanne s’est finalement imposée comme une évidence. Un prénom ouvert, qui interroge et invite à la rencontre.
Installée d’abord à Villé, dans une petite boutique partagée avec Vannerie d’Alsace, elle déménage ensuite dans l’ancienne école de Breitenbach. Le bâtiment, lumineux, spacieux et chargé de vie, l’a immédiatement séduite. À 150 mètres de chez elle, avec vue sur les montagnes, l’atelier a quelque chose de particulier. « Il y a encore les ondes des enfants »,confie-t-elle. Une atmosphère presque intime, comme une chambre d’enfance qu’elle n’aurait pas eue.
Chez Suzanne et Moi, tout commence par la matière. Virginie chine des tissus anciens, notamment du kelsch alsacien, parfois centenaires, parfois plus anciens encore. Du lin, du chanvre, des étoffes ayant vécu. Elle aime les brocantes, les greniers, les rencontres chez les mamies, gardiennes du temps. Chaque tissu arrive avec son histoire. On lui raconte d’où il vient, à qui il appartenait. Elle écoute. Puis elle transforme. « Il y a un supplément d’âme dans les tissus anciens », dit-elle. Rien n’est standardisé. Rien n’est reproductible à l’identique.
Si elle a commencé avec des tissus des années 1930 à 1970, elle travaille aujourd’hui des pièces pouvant dater d’avant 1900. Le kelsch moderne l’attire moins : plus uniforme, trop prévisible. Elle recherche l’irrégularité, la trace du temps, la singularité.
La cigogne est devenue sa signature. Une première, puis cent, puis mille. Quelques centaines de cigognes prennent vie chaque année dans son atelier. Mais aucune n’est identique. Les patrons sont dessinés et déposés. Taille, coiffe, ailes, bec… elle refuse la série. Chaque pièce reste unique. Elle puise largement dans l’art populaire alsacien et dans ses souvenirs d’enfance. Grandir chez sa grand-mère en Alsace, entourée d’objets anciens, a profondément marqué son univers.
Une part importante de son activité repose sur le sur-mesure : près d’un tiers de son travail se fait à la demande. Dans son atelier, une « rue du tissu » permet aux clients de choisir eux-mêmes l’étoffe. Bec comme ci, aile comme ça, telle couleur, telle coiffe. Ce n’est plus un simple achat. « C’est une adoption », lui a confié une cliente.
L’artisanat a ses limites. À Noël, les visiteurs font parfois la queue devant l’atelier. Elle produit autant qu’elle le peut, puis bascule sur commande. Beaucoup d’heures, beaucoup d’énergie, mais une fatigue différente. « Je ne subis pas mes dix heures de travail. »
Polyvalence, créativité, absence de monotonie : elle ne reviendrait en arrière pour rien au monde. En parallèle, elle écrit des histoires, pratique la poterie, teste sans cesse de nouvelles techniques.
Pour toujours apprendre. Toujours explorer. À Breitenbach, au cœur de la vallée qu’elle affectionne tant, Virginie a trouvé bien plus qu’un atelier : un équilibre. Un rythme à elle, de souvenirs d’enfance et d’un profond attachement à l’Alsace.