Quand le textile faisait vivre la Vallée de Villé

Pendant plus d’un siècle, le bruit des métiers à tisser et des machines a accompagné la vie de la Vallée de Villé. Avant les grandes usines, le textile se travaillait dans les maisons. Puis les ateliers et les filatures ont progressivement transformé les villages et fait de l’industrie textile l’un des principaux moteurs de l’économie locale. Retour sur une histoire industrielle qui a profondément marqué la vallée et plusieurs générations d’habitants.

Du métier à tisser familial aux premiers ateliers

Pour comprendre l’histoire industrielle de la Vallée de Villé, il faut remonter au XIXe siècle, à une époque où l’on ne parle pas encore de grandes usines.

Le textile fait déjà partie du quotidien de nombreuses familles. Dans les maisons, on installe un métier à tisser et l’on travaille pour des fabricants, notamment originaires de Sainte-Marie-aux-Mines, grand centre textile de la région.

Le tissage représente alors un complément de revenu important pour les familles rurales. On travaille chez soi, souvent en parallèle d’autres activités agricoles. Le tissu fabriqué dans la vallée doit ensuite être transporté vers les vallées voisines pour être teint, parfois à pied.

Le textile ne se limite pas au tissage. On pratique également le blanchissage des toiles, la bonneterie, la confection de bas ou encore la garniture de chaussons.

Cette activité est alors profondément ancrée dans la vie quotidienne. À Villé, Joseph Guntz, surnommé « Geis », est considéré comme le dernier tisserand à domicile.

Mais cette organisation va peu à peu disparaître.

Avec la mécanisation, les métiers industriels permettent de produire davantage et plus rapidement. Le travail réalisé dans les maisons devient moins rentable et les fabricants réduisent progressivement leurs commandes aux tisserands.

Pour les habitants, le changement est important : le textile, qui constituait jusque-là un complément au travail agricole, va progressivement devenir un travail salarié réalisé dans des ateliers puis dans des usines.

Les villages entrent dans l’ère industrielle

À partir du milieu du XIXe siècle, des ateliers regroupant plusieurs métiers apparaissent dans différents villages de la vallée.

Le principe est simple : plutôt que de travailler chacun chez soi, les ouvriers se retrouvent dans un même bâtiment. Les métiers, le chauffage et l’éclairage sont regroupés au même endroit et la production peut être mieux organisée.

Steige devient notamment un important centre textile. Plusieurs filatures, tissages et fabriques s’y développent, notamment dans les secteurs de Chênesire et de Gasse.

En 1840, une fabrique de tissage liée à la maison Koenig s’installe sur les bords du Giessen. Quelques années plus tard, une autre entreprise, Blech, originaire elle aussi de Sainte-Marie-aux-Mines, ouvre un atelier rue des Vosges, au bord du canal de dérivation du Giessen.

Ce bâtiment prend le nom de « Raspelhus », en référence au bruit produit par les navettes des métiers à tisser.

D’autres communes sont également concernées : Breitenbach, Maisonsgoutte, Triembach-au-Val, Villé et le secteur de Saint-Maurice et Thanvillé voient apparaître leurs propres ateliers ou fabriques.

La Vallée de Villé n’est donc pas devenue industrielle du jour au lendemain. L’industrialisation s’est construite progressivement, village après village.

1906 : Villé change de visage

Le véritable tournant intervient au début du XXe siècle.

En 1906, une première usine textile de coton démarre à Villé, à proximité de la gare. Son emplacement n’est pas anodin : le chemin de fer facilite l’arrivée des matières premières et l’expédition des productions.

L’année suivante, en 1907, une seconde usine, la filature Marchal, s’établit entre Villé et Bassemberg. Elle deviendra le siège du futur groupe des Filatures et Tissages de Villé.

Les Filatures et Tissages de Villé, plus souvent désignées par leurs initiales FTV, vont progressivement devenir l’un des principaux acteurs de l’industrie textile de la vallée. Le groupe réunit des activités de filature, qui transforme les fibres en fils, et de tissage, qui utilise ensuite ces fils pour fabriquer les étoffes.

À partir de cette période, l’industrie textile change d’échelle.

Les petites fabriques ne sont plus seules. Plusieurs établissements sont progressivement regroupés ou placés sous le contrôle d’un même ensemble industriel.

Les FTV : une industrie à l’échelle de la vallée

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, les Filatures et Tissages de Villé (FTV) ne sont pas une seule usine située à Villé.

Le groupe constitue un véritable réseau industriel réparti dans plusieurs communes.

À son apogée, il compte huit usines, dont deux à Villé, et s’appuie sur des établissements situés à Fouchy, Breitenbach, Maisonsgoutte, Steige, Colroy et Lubine.

Deux autres établissements, à Barembach et Thanvillé, entretiennent également des liens privilégiés avec le groupe.

La Vallée de Villé devient ainsi un véritable territoire textile. Les usines s’intègrent aux villages et en transforment progressivement le paysage.

Leur architecture est facilement reconnaissable. Les bâtiments sont conçus avant tout pour être fonctionnels et certains possèdent les fameuses toitures en « sheds », en dents de scie. Elles permettent notamment de faire entrer davantage de lumière naturelle dans les ateliers.

À l’intérieur, les machines occupent une place centrale. À l’extérieur, les cheminées, les bâtiments industriels et les allées d’ouvriers contrastent avec le paysage rural qui dominait encore quelques décennies auparavant.

« À 14 ans, tu vas travailler à l’usine »

Avec le développement des FTV, le textile devient progressivement l’un des principaux employeurs de la vallée.

Pour de nombreuses familles, travailler à l’usine devient presque une évidence. Une expression en alsacien, rapportée dans les témoignages locaux, résume parfaitement cette réalité :

« Sepele, met vierze Johr, guech ad Favrik schaffe »

« Petit Joseph, à 14 ans, tu vas travailler à l’usine. »

L’usine devient une étape presque normale dans la vie des jeunes habitants.

Hommes, femmes et jeunes travaillent dans les établissements. Les ouvriers viennent des communes voisines et se déplacent quotidiennement pour rejoindre leur lieu de travail.

Au fil du temps, les besoins de main-d’œuvre augmentent. Les FTV font alors appel à des travailleurs venus d’ailleurs : des Italiens dès 1926, puis des Espagnols, Portugais et Turcs à partir des années 1970.

Le textile transforme ainsi non seulement l’économie, mais aussi la société de la vallée.

Une usine qui accompagne la vie de ses ouvriers

Les FTV occupent une place tellement importante dans la vie locale qu’elles ne se limitent pas à l’emploi.

L’entreprise développe une véritable politique sociale.

Une société de musique est créée en 1911, suivie d’une coopérative ouvrière en 1921. En 1925, une maison de repos est aménagée à Fouchy, dans le futur Beau-Manoir. Un établissement de bains voit ensuite le jour en 1930 et une caisse de prévoyance en 1936.

L’entreprise intervient également dans le logement. En 1956, les FTV gèrent ainsi 96 immeubles représentant 158 logements.

Cette organisation crée une véritable communauté autour de l’usine. On y travaille, on y habite parfois, on y retrouve ses collègues et l’entreprise accompagne certains aspects de la vie quotidienne.

Ce système, appelé paternalisme industriel, permet aux entreprises de fidéliser leurs salariés et de répondre à certains de leurs besoins. Mais il rend aussi la vallée très dépendante de son principal secteur d’activité.

Quand toute une vallée dépend du textile

Pendant plusieurs décennies, cette dépendance semble être une force.

Les usines fournissent du travail et des revenus réguliers à de nombreuses familles. Elles permettent à une population encore largement rurale d’accéder au salariat et participent à la transformation économique de la vallée.

Mais l’industrie textile reste soumise aux crises et à la concurrence.

Les FTV traversent la crise de 1929, les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, les difficultés d’approvisionnement et les fluctuations du marché.

Après la guerre, l’activité reste pourtant importante. Les effectifs continuent même d’augmenter jusqu’au milieu des années 1950.

En 1955, les filatures emploient 498 personnes et le tissage 175. L’ensemble du groupe représente alors environ 1 700 salariés.

La vallée connaît alors l’apogée de son industrie textile.

1956 : le choc

Puis tout bascule.

L’année 1956 constitue un véritable tournant dans l’histoire des FTV.

En quelques mois, les effectifs s’effondrent. En août, il ne reste plus que 32 personnes à la filature et 2 au tissage.

Pour une vallée qui dépend largement de cette industrie, le choc est considérable.

Les FTV cherchent à s’adapter : modernisation des équipements, réorganisation de la production, concentration des activités et réduction des effectifs.

Mais le monde textile a changé.

La concurrence devient plus forte, les coûts de production augmentent et les entreprises doivent faire évoluer leurs méthodes de travail. La grande époque où les usines faisaient travailler des milliers de personnes dans la vallée est terminée.

La création du SIVOM de la vallée en 1964 participe notamment à la recherche de nouvelles implantations industrielles et à la diversification de l’économie locale.

Une longue disparition

Après 1956, le textile ne disparaît pas immédiatement.

Certaines activités continuent et les usines restent présentes pendant plusieurs décennies. Mais les effectifs diminuent progressivement et le recrutement devient plus difficile.

Les jeunes générations disposent désormais de nouvelles possibilités professionnelles et sont moins nombreuses à vouloir entrer dans l’industrie textile.

Les établissements ferment, changent de propriétaires ou de vocation. Peu à peu, le bruit des machines se fait plus rare.

L’histoire des FTV se poursuit néanmoins jusqu’à la fin du XXe siècle.

En 2002, sous la direction de Roland Breg, l’activité cesse définitivement.

Près d’un siècle après les premières grandes implantations industrielles de Villé, une page se tourne.

Des usines qui ont laissé leur empreinte

Aujourd’hui, les métiers à tisser ne font plus partie du quotidien de la vallée. Pourtant, leur histoire est loin d’avoir disparu.

Elle est encore visible dans les anciens bâtiments industriels, les logements ouvriers et certains quartiers des villages. Elle se retrouve également dans les souvenirs des habitants dont les parents, grands-parents ou arrière-grands-parents ont travaillé dans les usines.

À Villé, l’ancienne emprise des FTV constitue encore un vaste témoignage de cette histoire industrielle. Comme beaucoup d’anciennes friches, le site connaît aujourd’hui une nouvelle réflexion autour de sa reconversion.

Mais préserver la mémoire du textile ne signifie pas seulement conserver des murs.

C’est aussi se souvenir d’une époque où l’on pouvait entendre les machines depuis les villages, où les horaires de l’usine rythmaient les journées et où plusieurs générations d’une même famille pouvaient y travailler.

Une histoire qui appartient à toute la vallée

L’histoire textile de la Vallée de Villé ne se résume finalement ni à une usine ni à une entreprise.

Elle commence avec un métier à tisser dans une maison, se poursuit dans les petits ateliers du XIXe siècle, puis s’accélère avec les grandes filatures et les tissages du début du XXe siècle.

Avec les FTV, le textile devient une industrie majeure qui touche directement ou indirectement de nombreux villages.

Pendant des décennies, il apporte du travail, transforme les paysages et fait évoluer la société. Puis son déclin rappelle combien une économie peut être fragile lorsqu’elle dépend fortement d’une seule activité.

Du tisserand à domicile à l’ouvrier d’usine, des petits ateliers aux grandes FTV, le textile a accompagné plus d’un siècle de l’histoire de la Vallée de Villé.

Aujourd’hui, les anciennes usines ont pour certaines disparues, pour d’autres changé de fonction. Mais derrière ces bâtiments se cache encore la mémoire de milliers de travailleurs et d’une époque où, véritablement, le textile faisait vivre la vallée.